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Hervé Fischer
MYTHANALYSE
DU FUTUR
Théorie fiction
L’embarquement pour Cyber Écrire et publier directement sur Internet est un rêve facilement réalisable. Et j’en ai découvert les délices, mais aussi les abîmes, depuis que j’ai cliqué sur la petite flèche apparemment si anodine d’envoi de mon écran d’ordinateur, qui m’invitait, en larguant les amarres de mon livre, à monter une voile de plus de 300 pages sur le vaste océan Internet. Pardon d’avoir alors pensé au tableau pré-romantique de Watteau, le célèbre Embarquement pour Cythère évoquant le désir du voyage pour un ailleurs aussi prometteur, qu’inconnu. En publiant Mythanalyse du Futur en février 2000 directement sur Internet, j’ai rêvé de mettre au monde en un instant un livre qui devenait virtuellement accessible partout, gratuitement, immédiatement, 24 heures sur 24. Et ce fût, je crois, la première publication directement sur Internet d’un tel livre inédit destiné au grand public. J’ai rêvé d’un livre ouvert, que chacun pourrait commenter, critiquer, développer, constituant un 2e livre parallèle au mien. J’ai rêvé d’une communauté de mythanalystes, échangeant aisément leurs idées à travers le monde entier, et progressant ainsi sur les horizons multiples des cultures et des expertises, dans l’interprétation diverse de nos imaginaires collectifs. Pourtant je n’ai jamais cru aux excès euphoriques de la technologie numérique, ni au mythe de la communication fusionnelle et universelle, que nous annoncent les prosélytes de la nouvelle religion Internet, ni dans l’intelligence partagée d’un ailleurs quasi-transcendantal appelé Noosphère. Une belle invitation au voyage, mais pour les nonos ! Et si j’ai cru protéger nos forêts, la vérité m’oblige à admettre aujourd’hui que personne ne lit plus de deux ou trois pages sur un écran d’ordinateur. En attendant que le e-book soit capable de rivaliser en prix et en confort de lecture avec un simple livre traditionnel, il faut donc reconnaître que l’impression d’un livre comme Mythanalyse du Futur exige quelques 330 feuilles imprimées d’un seul côté, en grand format, au lieu de 150 feuilles petit format recto-verso. Cela prend quelques heures sur une imprimante domestique et une demi cartouche d’encre. Et toutes ces feuilles en désordre échappent à la main, à moins de les attacher avec une grosse pince… Pourtant j’avais délibérément opté pour une publication la plus simple possible, style livre de poche, en renonçant à toutes les possibilités extraordinaires de l’édition électronique, afin de m’assurer que le livre soit chargeable rapidement – quelques minutes avec un modem ordinaire – et n’exige aucun logiciel particulier. Je me suis donc privé – provisoirement sans doute – de toutes sortes de merveilles de la technologie, encore trop peu répandues, qui m’auraient pourtant permis d’explorer une esthétique nouvelle, de recourir à la puissance des agents intelligents, d’offrir des lectures parallèles, des renvois à des bases de données de recherche, à d’autres sites, et d’intégrer des illustrations et des séquences vidéo, bref d’exploiter toute la créativité fascinante des technologies multimédia interactives. Certes le progrès de cette technologie est si rapide, - on ne parlait as encore d’Internet au début des années 90 - que d’ici 10 ans ou moins, je pourrai recourir sans hésitation à tous ces nouveaux moyens d’écriture, aux couleurs, à l’hypergraphisme, et peut-être même lire sur écran aussi agréablement que sur du papier traditionnel, ou imprimer recto-verso en petit format aussitôt reliable, ou charger mon e-book de poche et le lire au lit, à la plage ou dans le métro comme un livre du bon vieux temps! Mais avouons que ce bon vieux livre, mis au point pendant des siècles, demeure encore aujourd’hui un objet technologique extraordinaire et difficilement égalable. Un autre souci me titille : chaque année nous apporte sa nouvelle version d’ordinateurs, et de logiciels plus puissants et je crains que le texte de mon livre ne s’évanouisse à jamais dans le progrès de la technologie, qui le rendra inaccessible ou illisible si je ne suis plus là pour le transférer régulièrement sur les nouveaux formats. Il est à la merci aussi des pirates et des taggers qui hantent nos océans, où se cachent des virus mangeurs de textes, des MTI - les maladies transmises par Internet - , des sirènes fatales et de multiples monstres encore inconnus. À moins qu’il ne sombre corps et âme dans un big crash informatique. Je l’avoue : j’ai donc pensé à en garder secrètement quelques exemplaires imprimés sur papier, disposés en plusieurs lieux différents, pour tenter de survivre aux injures du temps technologique, qui vieillit et se fane incroyablement plus vite que le bon vieux temps de Gutenberg. Ai-je donc vieilli moi-même si vite aussi, infecté peut-être par un de ces virus informatiques, au point de renier ma fascination de longue date pour la révolution numérique? Je dirais plutôt que la bataille des nouvelles technologies n’est plus à faire : elle est gagnée. Ses victoires rapides occupent tous les champs de nos activités humaines, du moins dans les pays riches, c’est-à-dire dans 10% peut-être de la population humaine, mais s’imposeront sans doute peu à peu au-delà de l’apartheid technologique actuel dans les pays du sud aussi, et cela en beaucoup moins de temps qu’il n’en aura fallu pour que se répande la civilisation du livre. Il est donc temps de passer à l’étape suivante d’appropriation, et de résister à l’hypnose que semble engendrer les nouvelles technologiques sur notre esprit critique. Il nous faut apprendre à penser la technologie numérique, reprendre notre pouvoir d’homme face aux machines, repenser l’humanisme, au lieu de tomber dans le miroir aux alouettes cathodiques. Cela pourra nous éviter bien des désillusions et des erreurs, non seulement dans notre vie culturelle, mais aussi économique, voire scientifique. L’univers n’est pas un simulacre tout numérique et le retour du principe de réalité nous guette. Le plus extraordinaire pourtant de mon expérience de publication sur Internet – et je le souligne pour terminer ce courriel avec optimisme, c’est de pouvoir à tout moment retravailler le texte, bien que déjà publié en ligne, corriger, approfondir, reciseler, prendre en compte des suggestions ou objections que je reçois, ou de nouvelles lectures ou méditations auxquelles m’invitent mes promenades habituelles en forêt. En édition papier sous le nom d’un éditeur, même le plus prestigieux, mon livre serait déjà un objet mort sur les étagères des libraires. Sur Internet, il demeure vivant et ouvert, et je peux continuer à dialoguer avec lui et ses lecteurs quotidiennement et le modifier constamment, au lieu d’attendre avec impatience que mon cher éditeur, si les chiffres de vente le satisfont, décide d’une éventuelle réédition et accepte que j’y ajoute des chapitres ou retravaille l’écriture au fil des pages. Pour les centaines de courriels que j’ai reçus directement, et pour cette liberté d’être écrivain et mon propre éditeur sur Internet, sans frais et virtuellement partout, pour ne pas risquer de devenir l’auteur d’un livre épuisé ou envoyé au pilon après un an, je reprendrais sans hésiter aujourd’hui, après 9 mois d’expérience, la même décision de publier directement sur Internet. Je dois reconnaître cependant qu’il est bien difficile d’habiter une île perdue sur l’immense océan Internet, à moins que le nom de cette île ne soit au moins marqué sur les cartes des autres navigateurs. Et il faut admettre que si tout le monde parle d’Internet, très peu de navigateurs s’y arrêtent pour lire un livre, à moins qu’il s’agisse d’un feuilleton à suspense et très populaire. Les habitudes de lecture des lecteurs sont encore en papier! C’est là où l’absence d’un éditeur et diffuseur professionnel, même en papier, se fait encore sentir le plus vivement. J’ai donc rêvé d’un éditeur hybride, aimant publier à la fois sur papier et sur Internet : ne serait-ce pas le meilleur des mondes? Virtuellement vôtre. h.f. – Un courriel de Pékin, octobre 2000.
Table de navigation:
00 – L’embarquement pour Cyber
0 – 11 111 010 001 4 1 - Le jardin numérique 17 2 - La scène sociologique 18 3 - La rupture mythique de 1789 30 4 - Mai 68 et l'avènement de l'idéologie de classe moyen 36 5 - Passage de la psychanalyse à la mythanalyse 59 6 - Le tableau parental 75 7 - L'origine du monde 85 8 - L'anthropomorphisme de la pensée 106 9 - Mythes langagiers 119 10 - Les li-mythes 131 11 - Le mirage de la raison 137 12 – Le mythe de l'art ________________________________ _144 13 - L'évocation de la nature absente 162 14 - Pensée magique et intelligence artificielle 179 15 - Les aventuriers de la science 196 16 - Un désir pulsionnel de communication…………….….22717 - Paradis terrestre sans frontières 261 18 - Les conquistadores de l'iconomie 274 19 – Le simulacre numérique… 294 20 – Cyber-Prométhée 300 21- Le miroir ironique 315
0 – 11 111 010 001 Après 500 ans d’efforts pour construire une image réaliste de l’univers, l’invention du simulacre numérique contemporain marque le retour à une interprétation idéaliste du monde. Où va le monde? Vers l’an 3000 ? Pourquoi le Futur est-il devenu l’espace imaginaire où nous inscrivons notre vie, nos valeurs, notre déficit de sens, le bien, le bonheur de l’humanité, le progrès, la réalisation de notre désir de pouvoir, en effaçant le passé, en niant l’instant présent? Où nous situons-nous, entre le mythe de la Création et le mythe du Futur? Qui écrira la métaphysique du Futur? 1000 ans à l’échelle de l’homme, c’est au-delà de ce que nous pouvons penser ou prévoir, au-delà du concevable. Pourtant, à l’échelle de l’univers, qui se compte en millions d’années-lumière, ce n’est qu’un court instant. Nous n’avons jamais pris le réel vraiment au sérieux! Nous avons toujours douté de sa densité ontologique. Nous lui avons sans cesse substitué des croyances et des modes opératoires magiques, religieux ou aujourd’hui numériques et virtuels. Un univers en yoyo Quatre époques principales semblent marquer l’histoire de l’humanité. La première serait celle de l’univers dit primitif ou premier. Sous le signe de l’animisme, cet univers rapprochait le sacré du profane dans une relation intégratrice de l’homme à la Nature et aux forces mystérieuses qui l’animent. C’est à ces forces polythéistes qu’il fallait s’adresser magiquement pour agir efficacement sur le monde. Le dualisme polarisé Platon a ébauché l’idée d’un univers dualiste. Le mythe de la caverne valorise l’eidos, les concepts, les idées pures, donc un idéalisme, un ailleurs, par rapport auquel le monde réel que nous percevons ne serait qu’illusions, ombres et simulacres, pâles reflets imparfaits des idées pures. Le sage doit s’en détourner, s’en arracher, pour contempler le vrai monde des idées. Alors que le monde premier liait l’ici et l’ailleurs dans une vision animiste et naturaliste de l’univers, la philosophie idéaliste de Platon opposa donc un ailleurs survalorisé à un ici-bas dévalorisé. Le dualisme était polarisé dès sa fondation. Cette deuxième époque de l’histoire de l’humanité ouvrait la voie aux religions monothéistes, qu’il s’agisse du Judaïsme, du Christianisme ou de l’Islam, toutes bâties sur une opposition dualiste entre un ici-bas dévalorisé, une vallée de misères, dont il faut détourner le regard et un ailleurs transcendantal survalorisé, paradisiaque, parfait. L’homme dépend alors de cet ailleurs transcendantal, le monde de Dieu qui a créé la terre et la vie. Notre salut est dans le divin. Nous découvrons dans les Livres Saints l’explication de la création du monde et les valeurs auxquelles nous devons croire. Nous nous adressons à Dieu pour agir sur le monde. Et les artistes représentent dans les icônes et les vitraux cet univers transcendantal, pour nous inviter à le contempler et à oublier le monde inférieur où nous sommes nés. À sa manière, le bouddhisme a lui aussi opposé un négativisme absolu du monde réel (ou apparemment réel) à un ailleurs survalorisé de lumière fusionnelle auquel on accède en s’échappant du monde d’ici-bas dans le nirvana. L’invention de l’humanisme et du réalisme La 3e époque commence avec le Quattrocento. Le nouvel esprit de la Renaissance italienne a été soutenu par l’Église catholique, soucieuse d’humaniser la religion pour mieux lutter à la fois contre la montée de l’athéisme et contre l’hérésie mystique cathare. L’Église valorise l’image du Christ – Dieu fait homme -, commande des œuvres à des artistes soucieux de construire une image plus réaliste de l’univers. Ce changement se traduit par l’invention de la perspective euclidienne tendant à représenter le monde réel en trois dimensions, le réalisme des visages, le développement de la science et de la technologie, de la médecine expérimentale, à l’opposé de l’alchimie, la valorisation du travail humain, à l’opposé de l’oisiveté aristocratique. Le professeur Freud dirait que ce fut la revanche du principe de réalité, après une évasion imaginaire excessive vers l'au-delà. Cette évolution du monde occidental nous mène jusqu’aux Encyclopédistes de la fin du XVIIIe siècle. Mais le réalisme est aussi difficile à construire et soutenir philosophiquement que le déisme ou la croyance à un ailleurs transcendantal. Le réalisme ne s'est pas imposé sans hésitations, difficultés ni remises en question nombreuses. Et des philosophes comme Kant mirent en doute le caractère ontologique du réel, en lui imposant les formes a priori de la sensibilité. Après Kant, le réalisme devra se limiter à un monde d’apparences phénomènales. Le XIXe siècle sera le temps de l’affirmation du réalisme, en peinture, en littérature, en musique, dans les sciences expérimentales et les technologies. La photographie prétendra prendre la relève de la peinture, par sa technique d’objectivité. C’est le temps de Courbet, et de sa célèbre peinture – L’origine du monde – qui en réduit le mythe sacré à l’exhibition d’un sexe féminin réaliste et provocateur. Balzac et Zola font triompher la littérature réaliste. Puis l’impressionnisme s’éloigne du réalisme, privilégiant l’énergie de la lumière colorée au détriment des formes, même si ses sujets de prédilection étaient pleinement réalistes : le plein air et la vie quotidienne. Le symbolisme marque un nouveau mouvement d’opposition, anti-réaliste. Le futurisme propose une vision dynamique du réalisme, niant la matière au nom de l’énergie et de la vitesse. Le cubisme, à son tour, relativise la vision. Et l'invention de l'art abstrait nous entraîne dans des langages métaphysiques ou psychologiques opposés à tout réalisme. Le surréalisme aussi dévalorise le réalisme, recomposant les éléments du réel sous le signe du rêve. Le surréalisme repolarise notre vision en deux mondes, celui de la réalité, inférieur, et celui de l’inconscient, un monde onirique supérieur, qui gouverne notre rapport au réel. Bientôt nous assisterons au mouvement de la déréalisation de l'art, au rejet de l'art comme production d'objets, aux propositions de l'art conceptuel, en opposition avec le nouveau réalisme de Pierre Restany ou avec le pop art de la société de consommation américaine; puis l'hyper-réalisme, d'inspiration photographique reviendra à charge. Dieu que le Réalisme aura duré peu de temps dans l’histoire de la peinture et aura aussitôt suscité une multiplication de mouvements anti-réalistes! Comme si nous avions du mal à prendre le réel au sérieux et à lui faire confiance. Nous paraissons de fait incapables de le considérer comme une référence plus importante, plus dense, plus réelle et plus attirante que l’imaginaire, le symbolique ou le religieux! Le monde supérieur des nombres À la fin du XXe siècle, avec la révolution douce de l'informatique, nous assistons à la mise en place extrêmement rapide d'un nouveau monde transcendantal : le simulacre numérique du monde réel. Nous élaborons un nouvel univers virtuel, irréel, totalisant sous la forme d'un langage informatique toutes nos informations accumulées sur le monde réel, qui se substitue au monde réel, tout en prétendant le décrire et l'opérer. Cette noosphère de l’intelligence partagée nous est présentée comme un aboutissement de la création, sa perfection, par rapport auquel le monde d’ici-bas paraît quasiment trivial, en perte de réalité. Et ce simulacre devient notre champ d'action scientifique, technologique, économique, le lieu de notre exploration et, bien entendu, de notre imaginaire, de nos rituels, de notre création culturelle, de nos jeux et divertissements, de nos enseignements, donc de nos investissements intellectuels, mais aussi financiers les plus importants. Le monde réaliste prend une valeur négative, le monde numérique une valeur positive. La polarisation du dualisme s’est inversée à nouveau. L’invention du simulacre numérique, n’est pas une tendance inattendue. Il s’impose aujourd’hui comme le retour incessant de l’irréalisme, ou de l’idéalisme qui dominent l’histoire de l’humanité depuis ses origines. Nous avions quitté au moment du Quattrocento le monde transcendantal du Moyen âge, avec ses dieux auréolés et ses fonds bleu ciel ou dorés. Nous revenons, après une époque dite réaliste de quelque 500 ans, à un nouvel univers tout aussi transcendantal : l'univers numérique, de plus en plus valorisé idéologiquement, par rapport au monde réaliste, sous le signe des nouveaux dieux de la science et de la technologie. Cette métaphore numérique, que construisent aujourd’hui nos ordinateurs pour nous décrire le réel, ou plutôt pour le construire, avec le langage binaire informatique, et nous en assurer le contrôle, s’est imposée au détriment du monde de la matière. Le simulacre numérique Le simulacre numérique qui nous aspire n’est qu’une nouvelle interprétation du monde; mais c’est celle de notre temps, dominante et incontournable; elle est opérationnelle et elle accapare le champ d’expression et d’action de l’âme, de l’art, de la science, de l’économie, de la politique et du social, de l’éducation et de la communication, de la télévision, du cinéma et de la musique et même d’un prétendu " post-humanisme ". Voilà donc tout un nouveau défi, non seulement pour l’artiste, pour le chercheur, mais aussi pour le philosophe, celui qui mettait en doute la religion et ses excès, le réalisme et ses épaisseurs, et qui se doit désormais de questionner les excès de ferveur et de pouvoir de cette nouvelle interprétation de l’univers. Il ne s’agit aucunement d’une philosophie grincheuse et négativiste, mais bien au contraire ouverte au monde et à l’aventure humaine. La science contemporaine est partie prenante au plus haut point dans la création de la Weltanschauung du XXIe siècle, au moins autant, sinon plus que l’art.
Le miroir aux alouettes cathodiques L’utopie technologique est fascinante et pourra nous mener très loin, pour le meilleur ou pour le pire, selon l’usage que les hommes en feront. Mais ce n’est pas le temps de tomber dans le miroir aux alouettes ou de se laisser hypnotiser par ce simulacre. Évitons de prôner une nouvelle religion à la Teilhard de Chardin d’un cyber-achèvement de l’univers. Il faut repenser l’humanisme, en considérant le sens que l’homme doit donner à ces nouvelles technologies. Évitons de nous engouffrer dans un post-humanisme naïf ou néo-barbare. Il est grand temps de questionner cette nouvelle sorte de pensée magique et d’élaborer une grille d’analyse philosophique et mythanalytique critique.
La raison est un mythe Notre Weltanschauung est toujours mythique. Ce sont nos mythes qui fondent notre relation au " réel ", notre interprétation, nos inventions et nos actions. La raison elle-même est un mythe. C’est par l’imagination et l’action, que nous pensons le monde. Pour tout le monde, un mythe est une histoire fausse qu’on raconte. Pour le mythanalyste, c'est le monde, qui est mythique. La mythanalyse postule que tout ce que nous pouvons en dire est sans doute faux. Sauf que le monde est là! Il n'est pas un bon ou un mauvais rêve. Il existe, assurément autant que nous, à moins de nier notre propre existence. À tout le moins devons-nous démêler cette logique de situation. Ce dilemme paraît insurmontable, à qui veut déchiffrer non seulement les limites, mais aussi les modes de constitution de notre connaissance du monde. La Critique de la raison pure de Kant a joué un rôle décisif dans l'élaboration de notre rationalisme moderne. Elle ne pouvait cependant prendre en compte à l'époque les nouvelles limites que nous assignons à la raison en considérant l'imaginaire social, l'onirisme individuel et collectif et le relativisme culturel. Elle a donc entrouvert une problématique, qui demeura très académique, et qu'il faudrait maintenant récrire à la lumière des sciences humaines modernes. La sociologie de la connaissance et l'ethnologie, la psychologie puis la psychanalyse nous ont appris depuis à mettre en évidence la dimension mythique de la raison elle-même et le rôle majeur du langage, des émotions et de l’imagination dans la constitution de nos images du monde.
Kant, Durkheim, Freud et les frères Wright Petit-fils de Kant, Durkheim et Freud, fils des avions, de la télévision et de l'Internet, de la vitesse, du zapping et de la culture techno, comment repenser aujourd'hui la nature et l’art? Comment déchiffrer l'aventure scientifique? Comment évaluer les bio-technologies et l'intelligence artificielle, comprendre la violence ou juger la mondialisation? Quand on nous parle des progrès inouïs de l'Homme actuel, comment admettre la violence de notre monde et l'archaïsme de nos comportements? Il faut bien l’admettre, le monde est bizarre! La mythanalyse désenchante-t-elle encore davantage le monde? Elle tente de mettre en évidence la pensée magique et les mille et un enchantements qui y surgissent partout sans cesse et qui font du monde ce que nous en croyons. Et de fait, ce monde nous paraît plus étrange et surréaliste, qu'on ne veut bien le dire! Ou qu'on ne le perçoit à la caisse d'une station d'essence ou d'un super-marché! Nous tenterons d'abord de comprendre comment se constitue notre raison mythique dès notre naissance dans le carré parental. Puis nous aborderons l'idéologie de classe moyenne et les principaux mythes actuels, sur lesquels nous fondons le prochain millénaire: le contrôle de la nature, les bio-technologies, l'intelligence artificielle, la techno-science, la communication, la mondialisation, l’économie imaginaire. L’imaginaire d’une révolution Dans quel imaginaire nous entraîne donc cette révolution techno-scientifique douce et radicale à la fois, étrangement plus rapide que nos idées? Sommes-nous devenus des accélérateurs de pouvoir, de conscience et de liberté? Ou des apprentis sorciers dérivant vers de probables catastrophes? Il faut donc analyser la révolution des technologies numériques, qui se base sur la démultiplication d'un langage élémentaire. Ce système binaire est le plus simpliste, le plus barbare et pourtant le plus puissant des schématismes que nous ayons jamais connus. L'esprit humain saura-t-il maîtriser la vitesse, la mondialisation, la complexité que nous bâtissons, apprivoiser le matérialisme de notre époque, élaborer un nouvel humanisme, reprogrammer notre lucidité critique?
La terre semble redevenue plate A l'aube du 3e millénaire, le monde apparaît plus prosaïque que jamais. La terre semble redevenue plate. L'argent règne sans trêve et sans merci. Les ordinateurs comptables, le commerce et le profit, les banques de données, les statistiques et les analyses quantitatives, le pragmatisme et le réalisme paraissent régner en bourreaux sur l'esprit de finesse. La poésie ne se vend plus. Et pourtant, à y mieux regarder, c'est l'irrationnel qui domine ce monde en maître incontestable, en Grand Maître Inconnu, masqué, qu'il nous faut reconnaître et nommer. Sous les apparences réductrices de notre monde trivial, aussi ennuyeuses qu'un rendez-vous de banque, ou une cour de justice européenne, à travers la platitude des logiques matérielles, l'irrationnel jaillit, surgit de toutes les fissures du discours comptable dominant. L'imaginaire social, parfois le plus fou ou le plus ingénu nous interpelle et se répand partout. Le retour de la pensée magique
Face à la pensée magique triomphante, à l'euphorie et au catastrophisme qui s'y mêlent, nous avons choisi de répondre plutôt à l'appel de la mythanalyse, à son invitation au voyage d’exploration dans l'archipel des mythes sociaux. Mais soyons bien clairs: nous n’en sommes pas dupes pour autant. Nous savons bien que la mythanalyse n'est elle-même qu'une illusion, la lumière d’un théâtre d'ombres, aussi insaisissable qu'elles. Le désir de puissance : Cyber-Prométhée Freud a mis en évidence le rôle majeur de nos instincts de plaisir et de destruction : Éros et Thanatos. L’évolution du monde actuel nous semble dominée par notre instinct de puissance : Cyber-Prométhée, qui entre dans la danse, avec Éros et Thanatos, pour le meilleur et pour le pire. La mythanalyse S'il est bon parfois de céder à l'illusion, comme on cède au désir, il faut cependant reconnaître d'emblée que la mythanalyse ressemble à une tentative impossible, incluant son propre échec: la raison n'est-elle pas le plus grand des mythes humains? La mythanalyse procède un peu comme les pompiers de forêt qui allument un contre-feu pour circonscrire un incendie. La mythanalyse est pour nous la tentative d'élucidation la plus nécessaire, car la plus auto-critique de notre pensée, mais elle ne peut échapper au paradoxe humain toujours recommencé d'une discipline de l'esprit contradictoire en soi: exalter la pensée à se dépasser en démasquant ses propres illusions. L'esprit doit reconnaître ses li-mythes. La volonté de comprendre notre condition a toujours été la plus orgueilleuse et la plus humble à la fois des tentatives humaines. Elle atteint cependant vite son principe de Peter, comme dirait un employé de son patron… Une théorie fictive La mythanalyse est donc théorique, donc fictive aussi. Elle mélange la nécessité rationnelle et la dérive imaginaire, frôlant également la vérité et le désir, invoquant le pouvoir et son bouffon. Je la crois trop sérieuse pour être vraiment fausse, trop farfelue pour être vraiment vraie, trop romanesque pour la raison, trop émotive pour ne pas rejoindre notre part de vérité. Elle ne saurait sombrer non plus dans l'amertume d'un scepticisme absolu niant notre aptitude à saisir la réalité: l'homme mourrait s'il ne reconnaissait pas le principe de réalité. Il nous faut agir, chaque jour, individuellement et collectivement, en usant de notre pensée comme si elle disposait de moyens efficaces de comprendre le réel tel qu'il est. Les utilités ont souvent plus de force ontologique que les vérités. Et pourtant elle tourne
Un des moments les plus extraordinaires de ce mouvement de l'esprit humain, entre l’irrationnel et le réel, entre l'effort de lucidité et la vérité instituée, se résume merveilleusement dans la petite phrase dramatique de Galilée, à propos de la terre, après sa rétractation publique: Et pourtant elle tourne! Et le recours à l'histoire est essentiel à la mythanalyse. On oublie trop vite que le passé est une dimension fondamentale du futur, de son intelligence, pour qui veut saisir sa dynamique, ses surprises, ses catastrophes annoncées, et l'irrationnel qu’il renferme. La mythanalyse a donc de la mémoire et la cultive. La mythanalyse se passionne aussi pour l'histoire des sociétés et des idées. Elle ne veut rien ignorer de la sociologie. Elle se méfie davantage cependant de l'anthropologie. Et elle aime recevoir à dîner les enfants de la psychanalyse et leur faire elle-même la cuisine.
À l’image du nouveau millénaire La mythanalyse est à l'image du nouveau millénaire, intriguée par les découvertes de la science et les avancées technologiques. Elle navigue sur Internet. Elle lit les journaux de la nouvelle économie; au Casino de la finances, elle se mêle aux joueurs qui s'agitent autour du tapis vert, et les observe avec fascination. Elle aime l'esprit d'entreprise et le capital de risque, et ne dédaigne pas de se lancer elle-même en affaires, où elle a beaucoup appris de ses expériences variées. Elle aime aller partout, voyager, changer de vie, d'occupation, de métier, d'amis, de croyance, ou de nationalité, tantôt grande artiste devant l'éternel, tantôt universitaire estampillée, PDG ou gauchiste, journaliste ou ouvrière du bâtiment. Elle s'est même aventurée en politique. Elle est curieuse et nomade infatigable.
Le Cyber-monde La mythanalyse est la nouvelle déesse fabuleuse et ironique du monde du 3e millénaire - le Cybermonde; un monde hybride, réel-virtuel, tissé d'aventures astrophysiques audacieuses dans l'univers lointain et d'utilités prosaïques, de manipulations génétiques vertigineuses et de misères physiques, d'intelligence artificielle et de bêtise dévastatrice, d'économie du savoir et de famines, de communications planétaires magiques et de solitudes humaines tragiques, de démocraties numériques et de dictatures obscures, de guerres électroniques et de massacres à la machette, de libertés individuelles et d'esclavages humains. Avec la mythanalyse nous découvrirons un nouveau monde d'ombres et de conquêtes, où s'entrecroisent la science et la fiction, l'utopie et la misère, la liberté et l'aliénation. Monde de progrès? Plutôt un nouveau monde primitif, avec ses intensités créatrices et ses archaïsmes numériques. À coup sûr un moment passionnant de l'aventure humaine, à propos duquel, on hésite même à penser, tant les idées et les faits changent vite. Les vérités que nous imaginons Face à la complexité insaisissable du futur, la mythanalyse nous rappelle d'où nous venons; elle tente d'éclairer les fondements imaginaires de notre rationalité, de comprendre les vérités que nous imaginons. Le mythe est le roman des origines ou des destinées du monde. Le monde est un roman, dont nous sommes les personnages, théoriciens/écrivains, scientifiques/détectives, inventeurs et victimes, sujets/objets inconscients. Mythe du virtuel, ou mythe du réel ? Ce qu’on appelle un monde virtuel, l’espace virtuel, voire le cyber-espace apparaît soit comme un espace numérique imaginaire, soit comme un simulacre du réel généré par logarithmes, instrumenté et accessible par casque, gant, télécommande, lunettes et écran 3D interactif, soit un réseau de connectivité télématique entre des acteurs réels. Il y a plusieurs types d’application.
Le statut ontologique du virtuel varie donc considérablement selon les cas :
Dans tous les cas, cependant, le virtuel est un lieu d’investissement d’un désir de pouvoir, réaliste ou chimérique. Il évoque la magie. Et il devient un passionnant objet d’étude pour la mythanalyse. Face au " désir du virtuel ", tel qu’il apparaît chez beaucoup d’auteurs, il serait utile de reprendre un point de vue sociologique et de se référer à l’histoire de l’art. Mettre un peu d’écologie culturelle, de sciences humaines, d’ethnologie, de mythanalyse dans ce beau monde virtuel, qui se présente comme une culture à tendance homogène et planétaire, une noosphère universelle, voire totalisante. Il faut rappeler la réalité du pluralisme culturel, l’importance de la diversité des éco-systèmes culturels. Le simulacre de l’espace virtuel à tendance planétaire ne pourra effacer d’un click la réalité de la Tour de Babel, ni nier ses vertus. Il faut critiquer cette utopie technopolitique, l’idée à la mode d’une intelligence collective, cette image naïve ou magique des neurones d’un hypercortex planétaire. Navigation Pour comprendre vers quels horizons imaginaires nous surfons plus vite que les années-lumière, il nous faudra, avant d’atteindre le cyberespace, emprunter la machine à remonter le temps et revisiter la vieille Sorbonne et le jardin de l’enfance. L’imagination du futur vient du passé; les idées qui jaillissent comme des fleurs, plongent leurs racines dans la mémoire des théories ancestrales. Puis, au terme de ce premier voyage en terres connues, nous remonterons en suivant les courants chauds vers les espaces inexplorées du Cybermonde.
1 - LE JARDIN NUMÉRIQUE.
La lumière de l’été intensifie la découpe des feuillages sur le ciel. Les oiseaux du jardin se poursuivent en tous sens dans les éclats du soleil. Dans l'ombre mêlée du parasol et du pommier, j'oublie le texte sur l'écran, tandis que le temps s'efface. Il n'y a plus ni profondeur, ni lointain, mais seulement la douceur de la surface électronique. Je m'endors et rêve dans le jardin numérique. Je crois tout savoir, tout comprendre, tout aimer. Puis soudain, c'est la nuit. Comme des enfants effrayés par le noir, nous courons en panique vers la lumière. Un homme d'affaires y rend hommage aux progrès de la démocratie. Mythanalyse Puis la voilà, celle que j’avais déjà guettée et croisée plusieurs fois. Elle gardait toujours ses distances; et chaque fois que je voulais lui parler, ses traits s'effaçaient. Une fois, Mythanalyse sortit à minuit, dissimulée sous les traits d'une fille de nuit. Autour d'elle virevoltaient des papillons jaunes électroniques. Dissimulé derrière un rideau de velours noir, je vis Paul Valery la regarder passer. Il était lui-même au bras d'une ombre braque et travesti en Marquise de Grand Air. C'était une nuit confuse et je ne m'en souviens pas davantage. Un papillon tigré a effacé d'un battement d'aile ce scintillement cathodique.
Le récit sociologique est bâti sur le modèle du drame bourgeois. Et voici le temps des vendanges. Les universités rouvrent leurs portes et les figures de pierre s'émeuvent lourdement. Aux dieux et aux héros de la mythologie grecque, à ceux de la religion, ont succédé ceux du drame bourgeois qu'on appelle sociologie. Les beaux délires Théologique et dogmatique, la sociologie le fut dès la conception d'Auguste Comte. Ne s'était-il pas déclaré lui-même Grand Prêtre de la Science de l'Humanité, autrement dit, de la sociologie positiviste? Le Grand Être qu'il proposait à l'adoration de l'Humanité ressemblait au Dieu qu'il dénonçait. En 1948 Auguste Comte, proclamant la Religion de l'Humanité, affirmait: L'Humanité, nous le savons, trône à la place du Dieu traditionnel; ou plutôt, n'est-ce pas elle déjà qu'adoraient sans le savoir les vrais fidèles de l'ancien Dieu? En 1851, il écrivait à M. de Tholouze: Je suis persuadé qu'avant l'année 1860, je prêcherai le positivisme à Notre-Dame, la seule religion réelle et complète. En 1856, il proposait au Général des Jésuites de faire alliance contre l'irruption anarchique du délire occidental…. Et que ne pourrait-on dire des propos et des rituels religieux de son disciple Saint-Simon! La divine Société Émile Durkheim, second Père de l'Église sociologique, renoua avec la même idée, mais d'un point de vue plus sociologique, voire socio-analytique, en déclarant: Entre Dieu et la Société, il faut choisir. Transfigurant la Société sur la nouvelle scène de l'Humanité, il en a fait le principe explicatif universel, source des valeurs et du sens, qui prend force transcendantale. Basant son analyse sur la conscience individuelle d'appartenance à la Société, comme à un être qui nous dépasse, il transposait le rôle traditionnel de l'âme chrétienne. Quant à la scène originelle marxiste, érigée en religion totalitaire, elle a imposé dans le monde entier ses grands acteurs: la lutte des classes, la dialectique et le matérialisme, le capital, le profit, l'exploitation, le prolétariat, la dictature: un drame anti-bourgeois, qui tourna vite à la tragédie. Depuis le Siècle dit des Lumières, et la Révolution française qui s'en suivit, le discours avait donc inventé progressivement un nouveau concept central, celui de Société, devenu désormais l'acteur vedette de notre scène de vie. La société en scène
Ses représentations ont varié selon les auteurs et les divers romans, socialismes, utopies et théories qui articulèrent et fondèrent toujours les discours politiques. Et si l'on parlait jadis de nature sociale, comme on parlait de nature humaine, il faut bien reconnaître que nous vivons aujourd'hui dans une société sociologisée. La société est devenue, à travers les discours des politiques, des économistes, des financiers, des publicitaires, des syndicalistes, des journalistes ou des intellectuels, au fil des analyses, prévisions, commentaires, sondages, graphismes, et autres organigrammes, un discours en acte, un discours globalisant, appuyé sur un gigantesque appareil de données quantitatives, un discours médiatisé, fleuri d'innombrables icônes et pictogrammes, qui finissent par mettre en scène, avec un langage visuel très étrange et fascinant des images de société valant bien les paysages d'une autre époque. Les demi-dieux de la télévision Et toute notre activité humaine est théâtralisée sur la scène de nos télévisions - où nous suivons le jeu des grands acteurs sociaux, vedettes et seconds rôles -, que sont les chefs politiques, les héros sportifs, les princesses, les chanteurs, les présentateurs, le Dollar, le Yen, l'Euro, la Bourse, les taux de chômage ou d'inflation, les mascottes, les voitures, les lessives, les bières et autres grandes marques des spots publicitaires, et selon les moments, la Yougoslavie, la princesse Diana, l'Algérie, Bill Clinton, le Pape, l'Irak, le Congo, tel tremblement de terre, ou tel accident d'avion, de façon assez interchangeable. La messe télévisuelle Le rituel quotidien en est réglé comme celui d'une grande messe, où nous communions quotidiennement, à heures fixes pour que les paroissiens que nous sommes tous devenus, ne la manquent pas. CNN, télévision vedette américaine, vaut bien la cathédrale Notre-Dame de Paris, où Auguste Comte espérait tenir la messe de la l'Humanité… En plus grand! Pour quelques millions de fidèles… téléspectateurs! Avez-vous remarqué, comme les intonations de voix des journalistes et grands reporters de télévision sont codées rigoureusement, comme un prêche d'église ou un chant grégorien! L'Église d'aujourd'hui, c'est la télévision. Chaque chaîne est une paroisse et le Journal télévisé la messe que nous suivons quotidiennement et rituellement. La pratique religieuse s'est déplacée, mais elle plus répandue que jamais. Son Dieu, c'est la Société, dont nous sommes tous membres actifs et cotisants (puisque aussi bien, c'est à la Société que nous payons désormais notre contribution financière obligatoire). Le Saint- Esprit, c'est l'État, qui en a repris tous les droits, privilèges, devoirs et rituels. Et c'est l'État qui décide de la morale et du droit, des sanctions et récompenses. Il tire sa légitimité absolue de la Société. Il parle et décide en son nom. Les catéchismes du Saint-Esprit Durkheim avait fait de la Société un principe d'explication exclusif. On peut en contester l'excès, mais on ne peut nier le rôle central de la société dans l'imaginaire collectif, où se fondent aujourd'hui nos références et la légitimité de nos croyances et de nos rituels. À cet égard, Durkheim avait vu juste. Son intuition prenait en compte le rôle central de l'imaginaire social, même s'il ne l'explicitait pas encore comme tel. La société est discours, narration quotidienne ritualisée, grand roman collectif à personnages - à l'exception, fort importante, de tout ce qui échappe aux concepts et structures admis de ce discours, et que nous appelons crises de société, en attendant de savoir les intégrer dans le discours. Les catéchismes sont les modèles théorisés, soit du libéralisme et du mondialisme (modèle naturalisé), soit du dirigisme (modèle rationalisé). Les politiques font constamment référence à ces modèles, pour justifier leurs décisions, et inventent des scénarios appelés plans d'action.
L’espace scénique européen Vu d'Amérique, l'espace scénique européen paraît encombré d'acteurs sociaux et saturé de discours réglementaires entrecroisés, destinés à régler rationnellement toute la scénographie sociale, sans y tolérer d'interstice. Il y a dans cette minutie juridique et bureaucratique une sorte d'obsession de régenter les rapports entre les individus, et de contrôler le passé, le présent, l'innovation, sans rien laisser au hasard. L'ordre social veut occuper tout l'espace mental, recouvrir entièrement l'ancien domaine de l'ordre naturel ou de l'ordre divin. Dans cette paranoïa bureaucratique et rationaliste se cache sans doute, au nom de la volonté sociale de liberté, égalité, fraternité (aujourd'hui appelée solidarité), une grande peur du futur. Cette trilogie laïque de la République indivisible, qui a été substituée par la Révolution française à la trilogie de Dieu en trois personnes - le Père, le Fils et le Saint-Esprit -, a donné lieu à des excès et aux déviances les plus perverses de l'époque communiste. Mais son application bureaucratique et la peur des vides juridiques sont encore très visibles aussi dans les pays démocratiques de l'Europe, qu'ils aient des gouvernements de droite ou de gauche. On peut mesurer d'ailleurs cette force d'inertie passéiste et le blocage qui en résulte à la dynamique même de la contre-culture qu'elle suscite en réaction (musique techno, etc.) et à la créativité de ses milieux artistiques, aussi bien à Londres, qu'à Berlin ou Paris. Déjà les Phalanstères de Charles Fourier nous montraient à quel point les sociologies les plus utopistes et libertaires en France, ont bâti des modèles de vie sociale minutieusement rationalisée et bureaucratisée. Une petite anecdote me revient. J’ai appris à mes dépens, pour avoir installé une signalétique imaginaire dans la ville d'Angoulême en France à la fin des années 70, qu'il existait 14 règlements interdisant d'intervenir dans la signalétique publique. Le commissaire de police qui m'en informa s'était entouré de six fonctionnaires et avait disposé à côté de lui avant mon entrée, sur son bureau de style Empire, une pile de codes civils et de règlements, qui faisait bien 50 cm de hauteur! Privilège d'artiste, d'être reçu avec tant d'honneurs! Mais aussi privilège pour un citoyen délinquant, d'inverser les rôles ironiquement et d'établir devant ces témoins si bien choisis un constat… de civilisation… Et chacun sait que la construction des monuments aux morts dans tous les villages de France, après la 2e guerre mondiale, dépendait de 11 ministères à la fois, comme put le constater un autre artiste, Robert Filliou, quand il tenta d'organiser une échange symbolique et réconciliateur de monuments aux morts entre deux villages jumelés d'Allemagne et de France… La scène primitive La sociologie est pourtant née de la Révolution! 1789. 1793. Et elle s'en souvenait encore en mai 1968! Cette naissance, dans l'ébranlement de la cosmogonie traditionnelle et dans la transgression, avait pris aussitôt les chemins de l'utopie, où se sont mêlés les fantasmes individuels, les désirs paradisiaques, les pulsions de vie et de mort, la guillotine et les irrationalismes les plus conquérants, tels le culte de la Raison, son universalisme et l'épopée de ses conquêtes guerrières. Cette scène primitive de la naissance de la sociologie a été presque aussitôt refoulée dans l'inconscient social. Sous la pression idéologique de la bourgeoisie au pouvoir, de son projet gestionnaire et du Saint-Simonisme, l’esprit de la Révolution a évolué vers les grandes valeurs fondatrices du Travail, du Progrès et de l'Histoire. L'utopie d'Auguste Comte a été transformée et instituée en Scientisme, les excès de l'imagination sociale ont été pliés au service des intérêts politiques dominants, qu'aucune des pulsions révolutionnaires, qui ont secoué successivement le XIXe siècle, n'a pu remettre en cause. Le refoulement de l’imaginaire sociologique Une vaste opération de réduction et de refroidissement de l'imaginaire sociologique s'est instituée dans l'idéologie bourgeoise et dans ses universités, jusqu'à l'académisme sociologique qui domine de nos jours les analyses quantitatives, les sondages électoraux et les études de marché. Quant aux analyses de styles de vie, plutôt qualitatives, elles sont elles-mêmes totalement inféodées aux stratégies de marketing. Que sont devenus ces irrationalismes fondateurs de la sociologie? Le sociologue Vilfredo Pareto, qui voulait encore, il n'y a pas si longtemps, leur reconnaître une place, les avait tout simplement traités de résidus, rangés en 6 classes, comme à l'armée! Seuls les événements de mai 68 ont rappelé la force des pulsions originelles de l'imaginaire sociologique: le mythe fondateur de la sociologie a ressurgi avec la plage, sous les pavés de Paris.
La sociologie analogique Est-ce un effet de cette réduction? Est-ce une cause de son affadissement? Jusqu'à présent la sociologie n'a pas réussi à concevoir un langage spécifique. Elle emprunte la plupart de ses concepts à des discours analogiques, qui renvoient à des images pseudo-explicatives, dont la rationalité n'a aucune pertinence spécifique avec la société qu’elles décrivent. Ce sont principalement:
Rousseau, le modèle juridique et l'explication historique,
déterminisme, l'évolutionnisme, la nécessité, le modèle de la mécanique, qu'on retrouve dans le matérialisme historique, le marxisme, mais aussi dans le fonctionnalisme, le chosime, etc. comportements et de l'apprentissage jusqu'au behaviorisme, développements statistiques, Il y en a d'autres, il y a des combinaisons de ces divers modèles analogiques, qui consistent tous à décrire et expliquer le fonctionnement de la société par l'application de concepts, de phénomènes ou de lois empruntés à d'autres objets.
Et ses fantasmes conceptuels Pour une large part, la sociologie fait appel à des concepts-images pseudo-explicatifs, tels la force vitale, les mécanisme, la nécessité, etc. dont la pertinence avec l'objet social est loin d'être démontrée. D'ailleurs le concept d'objet est lui-même tout aussi contestable. Il renvoie à la célèbre affirmation méthodologique de Durkheim, selon qui les faits sociaux sont des choses. Étonnant fantasme, qui suppose de pouvoir exclure l'observateur de la société, pour objectiver des aspects ou segments, arbitrairement isolés de leur ensemble, et que le philosophe phénoménologiste Merleau-Ponty a justement dénoncé. On saisira mieux les limites de la rationalité durkheimienne en rappelant que le grand maître comparait en tout la société à un organisme vivant, reprenant la hiérarchie traditionnelle entre la machine (inférieure, comme la solidarité mécanique des sociétés primitives) et le corps vivant (qui implique une solidarité organique dite supérieure). Et cela rappelle aussi la fable des membres du corps humain se plaignant des privilèges et de la gloutonnerie de l'estomac qu'ils nourrissent. La familiarité comme évidence Ce modèle d'explication, qui est très répandu dans toute la pensée humaine, n'est qu'une pseudo-explication basée sur la familiarité avec quelque chose qu'on croit comprendre, simplement parce qu'on y est habitué. L'évidence, source de toute affirmation n'est le plus souvent que cette simple proximité psychologique ou familiarité. Et d'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement, à moins de nous prendre pour Dieu? L'analogie organiciste elle-même renvoie souvent de fait à l'âme, à la conscience, qui sait et qui contrôle l'unité vitaliste, voire la finalité morale et politique de la Société. La théorie gestaltiste de la forme, proche de la sociologie durkheimienne, n'est pas moins naturaliste. Et le pessimisme de Lévi-Strauss dénonçant dans Tristes Tropiques l'humanité travaillant à la désagrégation d'un ordre originel et précipitant une matière puissamment organisée vers une inertie toujours plus grande et qui sera un jour définitive, - au point qu'il suggère de remplacer le mot Anthropologie par Enthropologie -, ne recourt pas moins, malgré sa modernité savante, au discours analogique naturaliste et physique pour parler de l'évolution sociale. De fait la sociologie n'y a jamais échappé, bien que nous puissions affirmer que la société n'est ni une machine, ni un organisme, ni une équation. Le flou conceptuel de la sociologie n'est pas négligeable, et la limite scientifique de la sociologie paraît difficile à nier face à un tel constat. La sociologie nous apparaît plutôt comme un ensemble d'interprétations fantasmatiques basées le plus souvent sur les modèles de la machine ou du corps vivant, que sur sa réalité spécifique, dans un jeu de miroirs et d'images langagières propres à notre époque, dont on juge finalement la vérité ou pertinence selon le principe de l'efficacité opérationnelle. De fait, on pense alors comme si le critère de la vérité n’était que l'efficacité: Adam Smith en bon philosophe pragmatiste avait émis ce principe de relativisme qui fait honneur à la modestie du paysan jugeant l'arbre à ses fruits (L'utilitarisme, 1861). Mais c'est encore une autre analogie, car on ne peut réduire la nature des phénomènes sociaux au réalisme simple et à court terme de l'efficacité. Un mélange de concepts opératoires Amusons-nous à déverser sur la table une benne de concepts sociologiques dits opératoires, et qui sont de fait tous et sans exception de nature analogique: la physiologie sociale, l'équilibre social, l'harmonie sociale, l'anomie, la santé du corps social, la physique sociale, les rapports de force, les pesanteurs sociologiques, les systèmes de traitement de l'information, la cybernétique sociale, les membres, la boîte noire, les leviers sociaux, les chocs, les heurts, le développement, la solidarité, la maladie, la croissance, les âges de l'humanité, le milieu, l'environnement social, la sociobiologie, le rôle de l'évolution, l'avènement de la Révolution, le rôle de l'Histoire, la masse sociale, les masses, la consommation, les résidus, les structures élémentaires, la prohibition de l'inceste, la logique croisée, les émetteurs et les récepteurs, les classes, les engrenages, les indicateurs, les variables, les blocages, l'épine dorsale, le système nerveux de la société, ses codes génétiques, etc. À quoi on peut ajouter quelques concepts empruntés à la morale ou à la philosophie, tels que l'aliénation, l'idéologie, l'inégalité, le contrat, etc. Petite sociologie iconoclaste Ce qui est commun, cependant, à tous ces concepts, c'est qu'ils se comportent sur la scène sociologique comme les acteurs d’un drame bourgeois, ayant chacun son rôle écrit, et que les sociologues font entrer et sortir, dialoguer ou lutter entre eux. Ils sont dotés d'efficacité, de puissance, de valeur explicative, naissent et meurent, se plient à des hiérarchies et jouent les scénarios théoriques pour lesquels ils ont été inventés. Ces personnages, qui animent diversement la Comédie Humaine, me font surtout penser au drame bourgeois, hugolien, enflé, épique, ou au théâtre de boulevard; ils prennent parfois une tonalité paroissiale et morale, ou plus piquante comme dans la comédie, plus terne comme dans le nouveau roman, ou plus réaliste comme dans le cinéma-vérité. C'est une affaire d'époque, de goût et de littérature. Nous pourrions l'appeler le Récit ou le Théâtre sociologique, car c'est surtout le modèle du théâtre qui domine. Voici donc ci-après la page frontispice d'une pièce de théâtre bien connue, qui a été jouée en plusieurs langues, revue, corrigée et augmentée depuis bientôt deux siècles, en plusieurs actes. La pièce a été réécrite aussi en feuilleton et épisodes et portée à la télévision, à la demande de plusieurs partis politiques importants, avec de nombreux acteurs vedettes, choisis par élections.
DRAME SOCIOLOGIQUE Spectacle de boulevard de Karl Marx, auteur bourgeois, d'après un récit de M. Le Comte de la Pensée Logico-expérimentale, sur une idée de MM. De Montesquieu et de Saint-Simon, en l’honneur de la Divine Société. Avec, par ordre d'entrée en scène, dans les principaux rôles: Dieu Le Prince du Déterminisme La Déesse Raison Le Comte du Progrès Son Excellence l'Histoire La Marquise de l'Idéologie La Déesse Dialectique L'Archi-duchesse de l'Évolution L'Honorable Société Le Duc de l'État Le Prince du Travail Le Général de l'Avant-Garde Un individu MM. de l'Infra et de la Superstructure Le Baron du Capital Mlle Plus-Value Un simple bourgeois La Comtesse de l'Aliénation et de la Marchandise Un ouvrier La Conscience de Classe Un paysan Mme de la Lutte des Classes Un jeune révolutionnaire Deux intellectuels Madame de la Révolution et Monsieur du Matérialisme Un groupe de ballerines Le Prince de la Société du Spectacle Son Excellence de la Solidarité sociale Le Seigneur de l'Anomie Monsieur le Fait social Un banquier Un situationniste Le Prince de la Division du travail La Marquise des Formes et des Fonctions Monsieur du Phénomène social global Un marchand, qui tient la sacoche du Prince de l'Empirisme Monsieur du Primitif et du Complexe Madame Mère de l'Institution Le Seigneur des Structures Monsieur Système Madame la Masse sociale Mmes de la Statistique, tenant par la main M. Échantillon Le jardinier Mademoiselle de la Cybernétique Le Prince des Tristes Tropiques Ces Messieurs de l'Échange symbolique Monsieur Gène Mademoiselle des Apparences et de la Séduction Un laquais nommé Interstice Le Prince du Mal Monsieur du Rôle social
(Mise en scène de Madame de la Civilisation Urbaine, Éclairages de Raymond Aron, Costumes de Max Weber, Effets sonores de Hitler, Résidus de Vilfredo Pareto, Dialogues de Staline, Maquillages de Claude Lévi-Strauss, Régisseur : M. Émile Durkheim, Script-girl: l'Université française.) ***
En deuxième partie, ce soir, une courte comédie écrite par le Prince du FMI - pièce plus tardive, jouée en prolongation, en raison de son succès: (Le rideau ouvre sur des personnages élégamment vêtus, qui s'avancent à tour de rôle vers le public, à l'appel de leur nom, puis qui s'agitent et semblent se livrer à une valse viennoise): Mmes et MM. Dollar Yen Euro Inflation PIB Chômage Semaine de 35 heures Grève (ils sont plusieurs à s'avancer à l'appel de ce nom) Syndicat Exportation Déficit Pauvreté Wall Street Sud G 7 Nord ALENA Marché Commun OMC Spéculation Exploitation Nouvelle Économie NASDAQ Chaîne alimentaire Intégrisme OPA Mafia Banques Etc. Ils sont très nombreux, et il est difficile de suivre tous ces acteurs affairés dans leurs voltiges, parades de séduction, coups fourrés et pugilats. Le rideau se ferme sans avertissement et nous dissimule la fin de la pièce.
Je signale que la Marquise de Grand Air espérait un grand rôle et s'impatientait, remuant ciel et terre pour monter sur la scène. Beaucoup d'auteurs se bousculent aussi pour réécrire la pièce; certains acteurs refusent de quitter la scène quand leur rôle est fini, ce qui ajoute à la confusion. La mythologie sociologique Bref, la mythologie grecque me semblait moins compliquée et plus amusante que la mythologie sociologique. Un critique réputé a d'ailleurs souligné que ce drame bourgeois compte trop de personnages au caractère incertain et sans vie, qu'on leur fait jouer des rôles souvent au-delà de leurs forces et que la machinerie est excessive, avec quelques ratées. On soupçonne les personnages les plus importants de se cacher derrière les rideaux. La pièce manque d'imagination. Mon amie Mythanalyse, que j'avais emmenée voir la pièce un samedi soir, la trouva elle aussi décevante, et pour tout dire, s'y ennuya, jugeant que les ressorts de l'action étaient mal vus. Ces Messieurs OMC, FMI, G7, OCDE, U.E. n'y ont pas de présence et font plutôt penser à un théâtre d'ombres. L'action me dit-elle est ailleurs.
3 - LA RUPTURE MYTHIQUE DE 1789. Habitués au mot révolution - et à l'usage d’aujourd’hui, loin de chez nous, dans les pays du sud - nous avons sans doute perdu aujourd'hui conscience de la force du choc qui ébranla la France et l'Europe en 1789. C'était un événement tout à fait inédit et dont les turbulences brutales devancèrent les idées politiques de presque tous les sujets de sa Majesté, qu’ils soient aristocrates, religieux, bourgeois ou paysans. A la surprise de tous, on remettait radicalement en question un ordre politique qui tirait sa légitimité de la providence divine et de la religion, mais aussi de la nature sociale elle-même. Comment l’intellect peut-il devenir aussi sanguinaire?
1789 est une date symbolique pour une série de bouleversements révolutionnaires qui marquèrent une décade et davantage, et dont la cohérence nous apparaît après-coup étonnante, à travers tant de soubresauts, d'alternances, de coups de théâtre, qui parurent à coup sûr complètement chaotiques à l'époque. Guerre civile et étrangère, tribunaux populaires, échafauds et paniers à têtes coupées, profanations et fêtes, révolution politique et culturelle: les événements se bousculèrent à un rythme effréné. 1789 signifie l'effondrement sous le choc de la révolution sociale de la cosmogonie classique et de l'ordre naturel qui lui était lié. 1789 annonce le meurtre mythique du Père: la décapitation du Roi, donc de l'ordre aristocratique et la déchristianisation violente de la société. Les nouveaux citoyens, avec une fureur instinctive qu'on peut imaginer en évoquant les futurs gardes rouges de la révolution maoïste, escaladent les murs des églises pour casser à la masse les visages des saints, vont dans les cimetières profaner les tombes des religieux et se ruent vers les cloîtres chasser ou faire guillotiner ceux qui s'y sont réfugiés. 1789, c'est la scène originelle du parricide et la fondation d'une société sans père. Les fils, citoyens fraternels, libres et égaux, accèdent au pouvoir et vont se le disputer. C'est donc la scène primitive à laquelle nous devons la naissance dramatique d'une nouvelle société, puis de la sociologie. C'est aussi la naissance du Moi, de l'individualisme et de la psychologie (Traité des sensations, de Condillac).
Naissance de l’Histoire C'est la naissance de l'Histoire, avec les écrits de Hegel, Kant, Fichte. Comte a condensé dans son Cours de philosophie positive le sens principal du concept d'Histoire dans cette définition: La coordination rationnelle de la série fondamentale des divers événements humains d'après un dessein unique. Ce mythe de l'Histoire n'est pas seulement prométhéen et volontariste: il a une logique et une nécessité interne, une téléologie, un but annoncé, dont nous sommes les instruments,. Cette invention du mythe de l'Histoire implique le déterminisme historique et l'universalisme: il n'y a qu'une seule Histoire de l'Humanité. La Révolution de 1789 a donc fondé toute une nouvelle image, un nouveau sens du monde, issus d'une rupture radicale. Naissance de l’Homme créateur On a relevé que l'usage du mot créateur pour parler de la créativité humaine apparaît en 1803. Avant, le mot était respectueusement réservé à Dieu. Le modèle de la Nature, de ses Lois sociales et économiques (les trois Ordres - l'aristocratie, le clergé et le tiers-état -) et le laisser-faire, qui caractérisent le XVIIIe siècle, cèdent la place à la croyance dans l'Homme et ses Progrès. C'est en 1793 que Condorcet publie sa célèbre Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, annonçant un changement spectaculaire de perspective. D’une cosmogonie à l’autre Nous pouvons mettre en vis-à-vis, terme à terme, les principes de l'ancienne cosmogonie aristocratique et ceux de la nouvelle cosmogonie bourgeoise qui va s'élaborer et dominer l'occident pendant près de deux siècles. Là où régnait Dieu le Père, les fils désormais institueront les cultes de l'Être Suprême, puis de l'Humanité, puis de la création prométhéenne des Hommes libres, égaux et fraternels. Au nom de la Liberté, ancien attribut divin, on plante dans chaque ville et village un Arbre de la Liberté civile. Là où régnait la Nature, dominera désormais la Société. Là où régnait, au nom de Dieu, le Roi - légitimité de naissance et de religion -, la Révolution institue l'État des citoyens, la République. Là où dominait le culte du passé et l'imitation, dominera le culte de l'avenir, de l'Histoire à réaliser, à parfaire. Le Paradis terrestre originel devient l'utopie d'une société humaine heureuse à venir. Un nouvel Olympe La Création s'appelle désormais le Travail humain, mission de la classe laborieuse et salvatrice, mais aussi de la bourgeoisie. Là où s'accomplissait la Providence divine, se crée désormais l'Histoire de l'Humanité. Le respect de la Vérité révélée passe la main au culte de la Raison et de la recherche expérimentale. La bonté de Dieu (et des aristocrates) devient le Progrès humain. L'Histoire s'accomplit sous le signe positif de l'optimisme; le drame bourgeois succède à la tragédie classique. La Beauté basée sur le respect des codes académiques et de l'imitation deviendra le culte de la Nouveauté, de l'avant-garde créatrice (1827). Le mythe inversé Bref la trilogie classique identifiant le beau, le vrai et le bien au Dieu de l'idéal platonicien est rejetée au nom de la Raison, du Progrès, de l'Homme et de l'avant-garde de l'Histoire. Le Progrès lui-même apparaît comme une " téléologie de la Raison ", selon l’expression de Husserl, et qui s’inscrit dans l’aboutissement d’une Histoire orientée vers un futur ultime du monde, créé par l’Homme, symétriquement inverse à la conception religieuse traditionnelle du temps orienté vers la célébration du passé, vers la création originelle du monde émanant de Dieu. Les majuscules se déplacent, mais la structure du mythe est la même, inversée du passé et du règne de Dieu et retournée vers le futur et le règne de l’Homme, que célèbrent les valeurs fondatrices de la nouvelle idéologie. Cette inversion complète, qui s'institue très officiellement dans l'appareil et les rites de la nouvelle République de l'An 2 et va se développer et se consolider tout au long du XIXe siècle, marque l'avènement social, la prise de pouvoir politique du mythe prométhéen. L’avènement de Prométhée Prométhée avait bravé Zeus, le Père, en lui dérobant le feu, symbole de sa puissance. Sa crainte de la punition, sa mauvaise conscience s'exprime dans son supplice: un aigle (symbole de Zeus) qui lui dévore sans répit le foie (siège de la vie). Cela ne le fait pas mourir, mais cette angoisse le tenaille constamment et l'inhibe, le tient enchaîné. Quand il brise enfin ses chaînes, se délivrant lui-même en la personne d'Hercule, qui tue l'aigle d'une flèche, c'est qu'il cesse d'avoir peur de la punition du Père et assume son rôle de créateur adulte et autonome. Le nom même de Prométhée signifie la pensée prévoyante, et évoque la révolte de l'intelligence des Titans contre la force divine. Symétriquement au complexe d'Oedipe, Gaston Bachelard a pu proposer le complexe de Prométhée - révolte de l'intelligence du fils contre celle du père (La psychanalyse du feu): une tendance à savoir autant que nos pères, plus que nos pères (…) Si l'intellectualité pure est exceptionnelle, elle n'en est pas moins très caractéristique d'une évolution spécifiquement humaine. Et Marx a écrit de Prométhée que ce fut le saint et martyr le plus noble du calendrier philosophique. L’avènement des fils Révolution? Oui, ou plutôt inversion réactionnelle des éléments du mythe, où la substitution des nouveaux acteurs, terme à terme, marque la reprise, pour le compte des fils, de ce qui constituait l'ensemble des attributs de la puissance paternelle. Il s'agit pour les fils d'occuper entièrement le terrain, d'accaparer tous les termes antérieurs: une stratégie de substitution mythique délibérée sinon lucide. L’âge d’or du genre humain n’est pas derrière nous, dira Saint-Simon; il est devant, il est dans la perfection de l’ordre social; nos pères ne l’ont pas vu, nos enfants y arriveront un jour; c’est à nous de frayer la route . La métamorphose d’un système mythologique complet Les événements historiques particuliers, spectaculaires ou non, ne sont que les moments réels et intenses d'un déterminisme social et d'une logique mythique qui exigeait sa réalisation et sa constitution complète, malgré tous les à-coups chaotiques. Il en résulta une remarquable cohérence de la nouvelle image du monde, héritée de la structure précédente longuement élaborée et stabilisée. Cette cohérence sera décisive pour aborder et surmonter les conflits et les contradictions du XIXe siècle, mener tambour battant la transformation du monde et sa conquête idéologique et coloniale, pour s'imposer dans beaucoup d'autres pays européens et en Amérique du Nord. Et il est extraordinaire d'assister ainsi, en temps réel, dans une période de quelques années, à la métamorphose d'un système mythologique complet. On y découvre le lien direct, en acte, entre société et système mythique, entre idéologie et structure sociale et leur expression mythique. On y prend la mesure du caractère non seulement sociologique, mais aussi historique d'une constellation mythique. Il s'agit bien, au sens marxiste, d'une production idéologique, d'une superstructure sociale, en même temps son expression, son reflet, sa légitimité et son ressort en acte, sa dynamique de production.
La violence de la nouvelle mythologie Le respect de la Nature (providentielle), de son ordre, de sa hiérarchie, de son fixisme a cédé devant le mythe de la transformation agressive, conquérante, qui va permettre le développement des sciences et des techniques (celles que déjà les Encyclopédistes vantaient). La cosmogonie a basculé avec la tête du roi. Dieu est récusé. L'Homme a pris sa place avec violence. Le parricide est consommé. La France - et avec elle l'Occident - change de mythologie et donc de rationalité. Le meurtre mythique du Père De ce meurtre mythique du Père-Dieu-Roi-Soleil, et de la Mère (Église, Reine, Nature) par les fils, a pu sourdre un durable et profond sentiment de culpabilité, celui de Prométhée, favorisant de façon compensatrice et rédemptrice un désir de moralisation qui s'exprime dans le puritanisme bourgeois, une volonté de justice sociale des penseurs bourgeois culpabilisés (les Marx, Proudhon, Blanc, Comte, Blanqui, les socialistes utopistes), la mauvaise conscience de classe typique de l'idéologie bourgeoise, comme aussi ce désir de fonder de nouvelles religions, si typique de Saint-Simon, Comte, Marx, Freud, Durkheim, etc. La culpabilité mythique La psychanalyse freudienne de la culpabilité oedipienne et de la névrose généralisées, les culpabilités vis-à-vis des tabous sexuels, y ont enraciné leurs fondements théoriques, à l'insu même de l'esprit critique de Freud, alors que l'ancienne société semblait plus libérale à cet égard. Il est étonnant, par exemple, que les psychanalystes aient considéré la production culturelle comme un symptôme névrotique, sublimation d'une libido refoulée, ou découvert la névrose de l'humanité plongée dans une enfance prolongée, selon l'expression de Géza Roheim (Origine et fonction de la culture). Ce négativisme un peu morbide ou masochiste constitue dans l'histoire des cultures une bizarrerie, un fantasme mythique qui plonge sa force dans l'angoisse et la culpabilité: Les systèmes de défense contre l'angoisse sont l'étoffe même dont la culture est faite. Et les différentes cultures sont structurellement similaires aux différentes névroses. Cette thèse d'anthropologie psychanalytique est véritablement au fondement même de tout le problème. A l'appui de cette hypothèse, on pourra citer les spleens romantiques, le mal d'être, les malédictions qui pèsent sur les poètes et les peintres, les angoisses existentielles des Schopenhauer, Nietzsche, Kierkegaard, Kafka, Artaud, etc., ou de l'existentialisme sartrien, notre anxiété chronique (le mal du siècle), les nihilismes, la littérature de l'absurde (Sisyphe heureux?) de Camus, Raymond Queneau, etc. et les voir tous comme des héritiers directs de cette culpabilité mythique. Vie et mort d’une constellation mythologique Une approche mythanalytique de 1789 nous montre donc comment l'idéologie de l'Histoire, du Progrès, de la Raison, de la Société et de ses utopies, du rôle créateur de l'Homme, du Travail, de la Science et de la Technique a pu prendre force de mythe fondateur de notre civilisation occidentale. L'avancée scientifique et technologique - a paru en confirmer la vérité et plus personne n'en douta… jusqu'au choc pétrolier des années 70, accompagnant la montée de l'écologisme et l'avènement de l'idéologie de classe moyenne. Car maintenant ces valeurs, qui guidaient nos grands-parents, mais dont la légitimité était mythique, perdent de leur évidence et de leur crédibilité. Elles nous paraissent aujourd'hui, à leur tour, illusoires, naïves, bref irrationnelles et irréalistes, tandis que s'impose à nous, à notre insu, une nouvelle constellation mythique, celle de la classe moyenne. Cette fois, nous changeons de mythologie sans révolution ni violence, mais non sans crise des valeurs et du sens (Jean Baudrillard). Le millénarisme, la multiplication des annonciateurs d'apocalypses, des gourous ou des fondateurs de sectes et un certain catastrophisme, mais aussi de nouvelles croyances hyperboliques dans la communication planétaire, la globalisation, la nouvelle économie, la révolution des nouvelles technologies numériques, etc. constituent des symptômes de la transformation mythique de cette fin de millénaire, que nous aborderons par la suite.
4 - L'AVÈNEMENT DE L'IDÉOLOGIE DE CLASSE MOYENNE : MAI 68
L'arrivée au pouvoir de la classe moyenne dans la plupart des pays européens est sans doute le non-événement politique le plus important des années 1960 - 70. La bourgeoisie, qui a dominé la politique depuis un siècle et plus, a dû passer la main. Si le phénomène vaut aussi pour des pays comme les États-Unis ou le Canada, nés sous le signe de la bourgeoisie puritaine, il faut cependant souligner que le changement s'y est fait beaucoup plus progressivement et y est beaucoup plus ancien. Le mot même de bourgeoisie appartient au vocabulaire européen, beaucoup plus qu'au registre nord-américain. Dès l'origine, c'est la petite bourgeoisie, presque la classe moyenne, notamment protestante, qui a quitté l'Europe pour l'Amérique, parce que la bourgeoisie dominante européenne la rejetait. Max Weber l'a bien démontré, et l'idéologie de Benjamin Franklin constitue le premier paradigme d'une idéologie de classe moyenne. Cette domination d’une idéologie de classe moyenne n’existe pas dans les autres zones du monde, excepté peut-être le Japon. Même dans des pays d'Amérique latine comme l'Argentine ou le Mexique qui avaient vu se développer une forte classe moyenne, les crises économiques répétées ont eu raison de ce nouvel équilibre et ont rétabli l'écart entre une riche bourgeoisie et une masse appauvrie. Un recentrage Dans les pays européens les plus riches, on assiste dans les années 70 à un recentrage politique, selon l'expression consacrée. Les spécialistes des analyses de marché et des styles de vie des consommateurs ont mis en évidence cette augmentation de la mentalité dominante de recentrés. Cette attitude sociale, analysée en France par Bernard Cathelat, passait de 36% des Français en 1972 à 52% dix ans plus tard. Elle s'est encore renforcée depuis et le phénomène s'est généralisé en Europe. On y trouve, notait-il à l'époque sur la base de ses enquêtes, pêle-mêle des vieux notaires de province et des jeunes instituteurs, des contremaîtres et des paysans enrichis, des étudiants et des retraités argentés. S'ils appartiennent à toutes les catégories sociales, ils ont en commun l'esprit de mesure, la volonté de s'installer doucettement et pour longtemps dans l'ordre et la discipline. Ils disent que "mieux vaut tenir que courir" et que "charbonnier est maître chez soi". Ils aiment les choses concrètes, claires, rapides, les entreprises stables, les plans de carrière. Mais, grande caractéristique, ils développent une mentalité d'assistés, formulent une demande sociale d'ordre, d'autorité et de sévérité. Ils sont chauvins, et c'est chez eux que l'on décèle une tendance au racisme. Cette analyse n'a pas été remise en question, nous semble-t-il, ni chez les baby boomers vieillissants, ni dans les nouvelles générations, sauf pour le racisme, rejeté par une majorité des jeunes, au nom d’une nouvelle conscience mondialiste. Le cocooning Aux États-Unis le fameux Rapport Popcorn publié en 1991 - Comment vivrons -nous en l'an 2000? - , soulignait à son tour un profond changement de conscience politique: la métamorphose des citoyens en consommateurs, l'avènement du cocooning (le syndrome de rester chez soi), exprimant le souci dominant d'une meilleure qualité de vie, d’un retour aux valeurs traditionnelles, d’un respect plus strict de la nature et de la morale dans les affaires, dans les sentiments, dans l'alimentation dite biologique, la montée de l'écologie, etc. Une citation de Faith Popcorn en dit long: Qu'est-ce exactement que la tendance S.O.S.? Elle représente tout effort contribuant à faire des années quatre-vingt-dix la première décennie où nous serons vraiment responsables sur le plan social: la décennie de la respectabilité, consacrée aux trois secteurs cruciaux que sont l'environnement, l'éducation et l'éthique. Ce sont les consommateurs faisant un par un leur possible pour améliorer leur propre conduite… Aux États-Unis, que cela nous plaise ou non, notre seul espoir réside dans les capitalistes partisans de la respectabilité; une transformation morale grâce au marketing. Le retour de la morale On ne peut aller plus loin dans l'évocation de l'affirmation de la morale comme valeur fondamentale de la classe moyenne, opposée au dévergondage de la bourgeoisie! De même, à Paris, venant d'un horizon de pensée tout à fait différent, Pierre Restany, l'un de nos meilleurs penseurs de l'art contemporain, me confiait en 1999: "La nouvelle tendance en art, ce n'est plus la beauté, l'esthétique, mais la vérité, l'éthique". Cette tendance forte à l'avènement de la classe moyenne dans ces pays riches, tendant à réduire l'importance des très riches et des très pauvres, prenant possession de l'espace social, signifie - toujours dans ces pays du Nord, et non pas du Sud -, la fin de la lutte des classes à laquelle a été identifiée la bourgeoisie dominante du XIXe siècle. Il en résulte une refragmentation de la société dans le village global, le recentrage de l'individu sur lui-même, le cocooning, le phénomène de forteresse dont parle Faith Popcorn: Plus que jamais, nous nous retrancherons dans l'intimité de la forteresse - chaque foyer américain. A quoi sert la forteresse? A nous sentir en sécurité. La forteresse sera au cœur de la production (nous travaillerons à la maison), le lieu sûr par excellence (nous construirons des forteresses à l'abri des intrus), et le centre de la consommation. Being glocal Un autre spécialiste américain du marketing, Frank Feather, auteur de The Future Consumer (1994), nous invitant à "faire notre marché en 2004" insiste à son tour sur cette fragmentation de l'espace social, qui n'est plus structuré en classes conflictuelles, mais en une collection de régions, de villages, de foyers: Il propose le concept de Glocal marketing, (global-local) sous l'adage Think Globally, Act Locally. Et selon lui, cette nouvelle tendance vaut aussi bien pour le Japon que pour l'Amérique du Nord et l'Europe unie. La mort des dieux bourgeois L'avènement de la nouvelle idéologie dominante - celle qu'institue l'élite de la classe moyenne, par rapport à des composantes sociales inégales - signifie le recul de l'idéologie bourgeoise issue du XIXe siècle, et dont les références dominantes s'appelaient Raison, Progrès, Histoire, Individu, Travail, Universalisme, Optimisme, Centralisation, Métropolisation, etc., sous le signe de la transformation prométhéenne du monde. Mais ses valeurs dominantes s'écrivent sans majuscule. Elles sont recentrées sur la consommation, la sécurité, la paix, le foyer familial, le respect de la nature, le souci de la santé et de l'éducation, l'épargne, l'éthique et le sentimentalisme. Ses héros ne sont plus les hommes politiques, mais les princesses de pacotille et les hommes d'affaires qui réussissent, surtout s'ils sont d'origine pauvre. La classe moyenne aime le travail bien fait, l'artisanat, le langage vrai, les aliments vrais, les émotions vraies. Elle aime moins les grandes villes et plus les banlieues et la nature. Elle est pragmatique, souvent plus pessimiste, plus inquiète que ne l'était la bourgeoisie aventurière et conquérante. Et c'est évidemment un réflexe normal de prudence plus qu'un paradoxe, au moment où l'humanité s'emballe dans la dangereuse spirale de l'aventure scientifique et technique. Le post-modernisme
Comme toujours, la nouvelle classe dominante arrivée au pouvoir reprend à son compte des codes et valeurs symboliques du pouvoir antérieur. La bourgeoisie post-révolutionnaire ne fut-elle pas néo-classique, avant de s'exprimer plus naturellement avec le romantisme? L’art, révélateur des évolutions sociologiques profondes
Il est intéressant de considérer les démarches artistiques européennes et américaines du moment. Elles nous révèlent, comme toujours, les courants forts des évolutions sociologiques, avant même que les politiques en prennent conscience. La démystification européenne de l’art bourgeois L'avant-garde européenne s'est adonnée au cours des années 70 à une démystification et à un négativisme extrêmes, poussant jusqu'au paroxysme l'autocritique des valeurs bourgeoises avec la merde d'artiste de Manzoni, l'arte povera des Italiens, le mouvement Support- Surface de déconstruction de l'image en France, l'art politique, l'art sociologique, l'art corporel (auto-mutilation expressive du corps), les poubelles et les colère" d'Arman, les compressions d'automobiles de César, les résidus de repas de Spoerri, les lacérations d'affiches de Raymond Hains, Villéglé et Rotella. La classe moyenne tient à la qualité du travail bien fait, à une figuration actualisée et compréhensible par tous, ne choquant personne, alors que la bourgeoisie pratique volontiers le dadaïsme, la moquerie, la dérision, la fumisterie. Et les débuts de l’art de classe moyenne Après ces ultimes moments de l'art bourgeois sous le signe de l'avant-gardisme destructeur des années 70, on assiste à la naissance de la trans-avantgarde et du post-modernisme signes annonciateurs de la classe moyenne. Celle-ci reprend à son compte plusieurs symboles bourgeois de feu l'avant-gardisme international, mais aussi rétablit la valeur des objets d’art et de la peinture, susceptibles de mieux séduire les nouveaux collectionneurs, nouveaux riches de la classe moyenne, prêts à relancer le marché de l'art à leur profit (légitimation symbolique de l'exercice du pouvoir). L’Amérique triomphaliste et l’Europe négativiste En Amérique du Nord, découverte et occupée sous la bannière conquérante du Progrès, dominée par l'idéologie protestante, qui tendait à s'incarner dans un modèle social plus égalitaire, l'élite a choisi, même au moment du triomphe de l'avant-gardisme venu d’Europe – exception faite du mouvement Fluxus et de quelques apports d’artistes européens immigrés - des valeurs plus sûres, qui s’accordent avec la qualité artisanale de l'art, par exemple l'hyper-réalisme, ou avec l'exaltation de la consommation de masse (le pop art). L'opposition entre l'iconographie américaine du pop-art glorifiant la consommation et la destruction des objets et de leurs images en Europe par le Nouveau Réalisme, lancé par Pierre Restany en 1960 résume cette différence d'idéologie entre une classe moyenne triomphante aux États-Unis et une classe bourgeoise finissante en Europe, entre l'affirmation des valeurs américaines et le gauchisme européen. L’art sociologique
L’art sociologique, fondé au début des années 70, était un mouvement typique de contestation de l’idéologie bourgeoise de l’art. Exporté en Amérique du Nord, il prenait aussitôt un autre sens. L'expérience d'art sociologique que j'ai menée au Québec à Chicoutimi en 1980 m'a donné l'occasion d'en faire le constat personnellement. L'Atelier Citoyens-Sculpteurs organisé dans le cadre du "Symposium International de Sculpture Environnementale", invitait la population à proposer des idées et maquettes de sculptures pour l'extérieur. Un jury populaire exprima son choix parmi une cinquantaine de projets qui nous parvinrent. Et ce furent, de très loin, de préférence à des propositions de type Beaux-arts - sculptures, aménagement de places, fontaines, peintures murales, etc. - deux projets prosaïques de circulation urbaine qui l'emportèrent dans le vote de la population: la restauration du vieux pont Saint-Anne reliant les deux rives de la ville par-dessus la rivière Saguenay et la transformation de l'ancienne voie ferrée en piste cyclable et chemin piétonnier. Les symboles artistiques issus de la culture Livres et Beaux-arts n'ont pas pesé bien lourd vis-à-vis d’une sorte de pragmatisme et de la qualité de leur vie quotidienne et de leurs voies de communication… Le succès du kitsch Les bourgeois ont eu beau jeu de critiquer le mauvais goût de la classe moyenne. C’est en effet le souvent la surdécoration, la surabondance de signes de beauté des langages culturels antérieurs - bref le système kitsch - ou quétaine, comme on dit en québécois - qui dominera. L'art des loges de concierge, diront les bourgeois des villes européennes; l'abondance, pour pas cher, de copies de bazar de toutes les cultures et de toutes les époques mélangées, pour décorer encore plus leur dessus de cheminée ou leur intérieur, et marquer leur ascension sociale, leur avènement encore plus réel au pouvoir dominant. Histoire de l’avant-gardisme
Un peu d'archéologie des idées nous fera mieux comprendre les enjeux de ces valeurs de classes. Revenons à l'origine du Progrès et de l'idéologie avant-gardiste. C'est sous le signe des charbonnages de France et des premiers trains à vapeur, dans les années 1830, que les disciples de Saint-Simon lancèrent les slogans de l'avant-garde: une mission prométhéenne pour les savants, les politiques et les poètes. Les poètes Lamartine et Victor Hugo se joignent aux socialistes utopistes et se présentent aux élections législatives, afin d'assumer pleinement leur vocation de guides et phares du peuple, de visionnaires et prophètes de l'avenir. Malgré la connotation martiale du terme d'avant-garde, les saint-simoniens ne songèrent pas à associer les militaires à la réalisation de l'Histoire, à laquelle ils croient en bons fils de Hégel et de la Révolution, en fondateurs de la Religion et du Progrès. Il faudra quelques décades pour que les artistes visuels revendiquent à leur tour l'avant-gardisme. Ni les impressionnistes, ni les symbolistes ne s'en réclament explicitement. Les Futuristes C'est aux Futuristes italiens que le rôle reviendra, lorsqu'ils se proclameront avant-gardistes arrogants, à la veille de la première guerre mondiale et repousseront d'un coup de pied le passé et ses académies, au nom de la nécessité d'un nouvel art pour une nouvelle civilisation, celle de la technologie, de la vitesse et de la violence, celle des chemins de fer et des premiers avions, … et de la guerre virile. Les constructivistes ont entendu l'appel futuriste et ils veulent aussi construire l'art de la nouvelle société qui s'édifie au nom des idées révolutionnaires de 1917.
Le trans-pacifique et le trans-sibérien Le train de l'avant-garde saint-simonienne bifurque vers deux voies: à l'est la création révolutionnaire socialiste, à l'ouest le capitalisme créateur d'affaires. Deux visages pour Prométhée. Et dans le monde deux trains d'espoir et de conquêtes avec leurs appareillages symboliques: le trans-pacifique et le trans-sibérien. C'est là-bas, rail par rail, étape par étape, avec de la main d’œuvre exploitée, décennie après décennie, sacrifice après sacrifice, génocide après génocide, que nous assistons à la réalisation concrète du Progrès s'imposant à la sauvagerie. Nous sommes, à l'évidence, partout sous le signe de Prométhée, comme nous l'étions encore au temps des conquêtes coloniales. Le réseau ferroviaire s'institutionnalise, les gares se construisent, avec leurs bourgs humains croissant quand augmentent la fréquence et la vitesse des trains. Le train de l’avant-garde prend de la vitesse Mais attention! Une avant-garde peut en cacher une autre. Les trains accélèrent, les gares défilent, les marchands s'affairent. Et un jour les artistes surveilleront leur montre pour ne pas manquer le train de la prochaine avant-garde, où ils pourront monter et obtenir la reconnaissance nominale de leur invention. Histoire des …ismes en art Nous voilà en pleine Histoire des …ismes en art, du futurisme au dadaïsme, en passant par le cubisme, le constructivisme, le plasticisme, le fauvisme, l'expressionnisme, le réalisme, le surréalisme, le nouveau réalisme, etc. Les lignes ferroviaires courent droit devant elle, comme l'Histoire, mais on avait oublié qu'au bout de la perspective, il y a une ligne d'horizon imaginaire, une limite, comme au bout du Far-West ou de la Sibérie. Et l'épopée prométhéenne des avant-gardes et du progrès linéaire s'est achevée dans les goulags de Sibérie, les massacres des révoltes coloniales et les bourbiers du Vietnam.
Trans-avantgarde En vain, un critique d'art italien avisé a annoncé le départ imminent du Trans-Avant-Garde! C'est du vieux matériel ferroviaire qui passe le tourniquet illusionniste, et qui repart en sens inverse après la fin de l'épopée avant-gardiste, et qui voit redéfiler les petites gares pimpantes appelées: Nouvelle image, Nouvelle Peinture, Nouvel Expressionnisme, Nouveaux Fauves, Nouveaux cubistes, Nouveaux expressionnistes, Nouveaux Baroques, Nouveaux classiques, Nouvelle renaissance, Nouveaux Primitifs, Nouveaux archaïques… Bref le train de la nouvelle marchandise, pour le plaisir des nouveaux collectionneurs de la nouvelle classe moyenne. Cette crise caricaturale de l'idéologie avant-gardiste coïncide avec la crise des mythes de la Raison, du Progrès et de l'Histoire dans les années 70, c'est-à-dire aussi avec la fin de l'Empire colonial, de la guerre du Vietnam et du communisme stalinien, avec aussi la crise du pétrole. L'Histoire de l'idéologie avant-gardiste a commencé avec l'essor des charbonnages et vacillé avec le choc pétrolier. L'économie du signe a ses raisons, que les artistes ne connaissent pas. L’imagination au pouvoir Les agitations étudiantes des années 60-70 en Europe de l'Ouest, la crise de mai 68, que les sociologues ont tant de mal à comprendre, que personne n'a vu venir, ont été l'expression d'une prise de conscience par la nouvelle génération du dé |